Le traître de Waterloo

Publié le par Michel Damiens

Un incident, raconté par Houssaye[1], et qu’on peut vérifier chez Cotton, chez Mauduit, d’une lettre du colonel Frazer, des lettres du général Adam, du colonel Colborne et du major Blair à Siborne et à d’autres sources, a suscité des tempêtes de polémiques et des flots de discussions sur les forums napoléoniens. Selon Houssaye, vers 19.00 hrs, au moment où le général Drouet mettait en position les bataillons de la garde en vue de l’ultime attaque sur la ligne anglo-alliée, « un capitaine de carabiniers, traversa tout le vallon au grand galop, défiant les boulets et la grêle des balles, et aborda, le sabre au fourreau et la main droite en l’air, les tirailleurs avancés du 52e anglais. Conduit au major de ce régiment qui causait avec le colonel Fraser, commandant l’artillerie légère, il s’écria : «  – Vive le Roi ! Préparez-vous ! ce b… de Napoléon sera sur vous avec la garde avant une demi-heure. » Le colonel Fraser rejoignit Wellington pour lui transmettre l’avis. [2]»


Géricault carabinier brigadier

Un brigadier de carabiniers par Th. Géricault


Certains auteurs considèrent que ce déserteur, en donnant des informations sur la direction dans laquelle la garde allait donner, avait fait basculer la bataille en permettant à Wellington de repositionner ses troupes en vue de résister à cet assaut. Autant dire que cet officier est responsable de la défaite…

Les auteurs les plus récents nous servent cette histoire sans sourciller. Jean-Claude Damamme nous donne même le nom  de cet officier : c’est le « capitaine du Barrail [3] ». Malheureusement, comme d’habitude, Damamme néglige de nous donner ses sources.

Or, l’histoire est assez extraordinaire pour que l’on s’y arrête un instant. Le plus simple pour aborder le sujet est sans doute de consulter d’abord les sources que nous donne Houssaye.

Le général Frazer, qui commandait l’artillerie à Waterloo, écrit : « Nous étions au courant de sa dernière attaque que nous avons ainsi repoussée : un officier des Cuirassiers impériaux – je ne pourrais déterminer s’il était déserteur ou non – m’en informa, montrant le côté par où il disait que l’attaque aurait lieu dans le quart d’heure. Il était nécessaire de trouver le duc dont je m’étais éloigné un moment (…) ; mais trouvant mon ami le général Adam à la tête de sa brigade d’infanterie, je lui remit le cuirassier et m’en allai pour corriger immédiatement une autre erreur, et avant que j’ai pu rejoindre le duc, Adam lui avait rapporté cette importante information, de telle sorte que les dispositions nécessaires avaient été prises.[4] »

Le général Adam – alors à la tête de la 3e brigade d’infanterie – écrit : « Nous étions dans cette position quand un officier français déserta et vint où la brigade se trouvait et donna l’information que la Garde impériale se formait pour attaquer cette partie de la position.[5] »

Le colonel Blair, major de brigade à la brigade Adam  : « J’étais à l’arrière de la ligne des 52nd et 71st en conversation avec feu Sir Augustus Fraser, Horse Artillery, quand l’officier des Hussards français, un déserteur, mentionné par le colonel Gawler, accourut et nous rejoignit. Il dit que nous allions être attaqués par la Garde française dans la demi-heure. Sir Augustus s’éloigna pour informer le duc, alors vers la gauche, désirant que je surveille le déserteur, dont l’information se trouva exactement vérifiée.[6] »

Le général Lord Seaton – qui à l’époque de Waterloo était le colonel Sir John Colborne et commandait le 52nd Foot – écrit de son côté : « Nous montions sur la hauteur quand un colonel français des cuirasssiers galopa hors des rangs français, criant « Vive le Roi » à plusieurs reprises et, se dirigeant vers moi, s’adressa à moi en disant « Ce – Napoléon est là avec les Gardes. Voilà l’attaque qui se fait. » Cet officier resta quelques temps avec moi.[7] »

Enfin, Cotton : « A ce moment, un officier français de carabiniers se porta sur la droite du 52nd en désertant et annonça au major Blair et au colonel Sir A. Frazer que Napoléon était sur le point de nous attaquer à la tête de sa garde impériale, ce qui fut porté à la connaissance du duc…[8] »

Et il ajoute en note : « J’ai rencontré cet officier français sur le champ de bataille en 1844 ; il était capitaine au 2e Carabiniers, ou cuirassiers à la cuirasse de cuivre ; la raison qu’il donnait pour ne pas être venu à nous avant la onzième heure était qu’il espérait qu’une bonne partie de son régiment le suivrait.[9] »

Carabiner of 1812 by Bellange

Carabinier (1812) par H. Bellangé

Donc, pour nous résumer, il ne fait aucun doute qu’un officier a déserté pour gagner les rangs de l’ennemi et lui annoncer l’imminente intervention de la garde impériale. D’après nos témoins, cette désertion a dû être commise vers 19.00 ou 19.15 hrs. Mauduit, cependant, situe l’incident vers 16.00 hrs, avant que les carabiniers ne chargent, et Il parle bien d’un capitaine de carabiniers[10]. S’agit-il du même ? Sans doute : Mauduit n’est pas, en l’occurrence très crédible. Au moment où se déroulait l’incident, il était très occupé du côté de Plancenoit. Et, sans doute, dans sa note, nous transmet-il le contenu d’une rumeur qui a dû faire le tour de l’armée. Sans doute aussi, comme Houssaye, ne peut-il comprendre qu’un officier qui a chargé à plusieurs reprises à la tête de ses hommes déserte alors qu’il est en théorie hors de danger : « Le plus singulier, c’est que cet officier avait vaillamment chargé deux fois les Anglais… [11]» dit Houssaye. Le plus logique, pour Mauduit, consiste à penser que le capitaine de carabiniers est passé à l’ennemi par lâcheté, avant d’avoir chargé.

Maintenant, où Damamme va-t-il chercher que ce capitaine s’appelait « du Barrail » ? Il nous a fallu un peu chercher avant de tomber sur le volume LX, n° 1230 de l’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, daté d’août 1909, et où, à la colonne 276, on pose la question de savoir qui est ce « traître de Waterloo ». Deux correspondants ont répondu à la question et ces réponses se trouvent dans les colonnes 404 et 405 du numéro du 20 septembre 1909. La première, signée X, est plutôt évasive et à dessein :

Général du Barail 

Le général du Barail

« Nous sommes nombreux à savoir ce nom : c’est l’un des plus estimés de nos annales militaires. Il a été porté par le fils de l’officier que l’on vise, et avec tant d’honneur, de bravoure et de loyauté que l’on s’est fait scrupule de l’écrire. Il y a des heures troubles dans la vie des peuples et des individus. En tout cas, si ce nom doit être imprimé ici, il évoquera à côté d’une inexplicable défaillance, le souvenir d’un soldat admirable, dévoué à sa patrie et devant lequel nous nous inclinons respectueusement. On ne veut pas, j’en suis sûr, atteindre le souvenir du fils, en révélant cette particularité de la vie du père. M. Houssaye, qui ne pouvait passer l’incident sous silence, a omis à dessein le nom que l’on demande et que, pour ma part, je ne donnerai pas. »

Malheureusement, un autre correspondant et la rédaction du journal se montrent moins scrupuleux. Un certain H. Baguenier-Desormaux écrit en effet :

« Il s’agit du capitaine Du Barail, père de l’ancien ministre de la guerre. On trouvera des renseignements sur ce personnage dans les Waterloo Letters, dont un exemplaire se trouve à la Bibliothèque du Ministère de la guerre, et dans le dossier individuel de cet officier, aux Archives administratives du même Ministère. Dossier que le général Du Barail, devenu ministre, s’est refusé à faire « expurger »…. »

Et voilà… La cause est entendue, le « traître de Waterloo » s’appelle du Barail que Damamme et les forumeurs (ce terme est-il français ?) affublent d’ailleurs d’un « r » superfétatoire : Du Barrail

On admettra que le seul témoignage (peut-on parler d’un « témoignage » ?) de M. H. Baguenier-Desormeaux est un peu léger pour jeter l’opprobre sur un officier…

Or le général du Barail, le ministre de la guerre dont parlait le correspondant de l’Intermédiaire, a laissé des souvenirs – par ailleurs passionnants – et il parle abondamment de son père. Naturellement, il ne fait pas allusion à l’incident de Waterloo. Toutefois il explique que son père, né en 1786, avait émigré avec ses parents mais qu’il avait fui la maison paternelle pour s’engager dans la grande armée dès 1805. Son père l’avait rattrapé et avait réussi à le faire réformer. L’année suivante le jeune homme avait réussi à se faire engager et avait été incorporé dans la 1ère compagnie des Gendarmes d’ordonnance, assimilés aux Guides de la Garde, où il s’était lié d’amitié avec le futur général Labédoyère. Après quoi il avait été muté comme sous-lieutenant au 10e dragons sous l’étendard duquel il avait combattu à Friedland puis lieutenant au 2e carabiniers. Il avait été très gravement blessé à Wagram. Il fit avec le 2e carabiniers, à la tête de sa compagnie d’élite, les campagnes de Russie, de Saxe et de France. « En 1815, écrit le général du Barail, il passa, comme capitaine, mais avec le rang de chef d’escadron, au 1er régiment de grenadiers à cheval de la Garde royale.[12] » Malheureusement, le général ne nous dit pas dans quel mois de l’année 1815, son père reçut cette flatteuse promotion. Mais l’Annuaire officiel de l’armée française pour l’année 1820, nous indique un « Dubarail », chef d’escadron aux Grenadiers à cheval de la Garde royale, ayant reçu brevet le 12 octobre 1815[13]. Confirmé par le même annuaire pour l’année 1821[14]. Il s’agit donc bien de notre Du Barail. Et, par déduction, nous pouvons comprendre que Du Barail était toujours en juin 1815, au 2e carabiniers. Donc, à ce stade, rien qui vienne démentir que le père du Barail ait été le « traître de Waterloo ».

La suite de la carrière de Charles du Barail fut régulière jusqu’en 1830. En 1822, il quitte la garde royale pour passer chef d’escadron au Cuirassiers d’Orléans (n° 5) avec lequel il fait la campagne d’Espagne et le 27 juillet 1825, il est nommé lieutenant-colonel au 2e carabiniers[15]. La révolution de 1830 fut l’occasion d’un bouleversement dans la vie de du Barail. Son fils raconte :

« Le régiment, en garnison à Cambrai, était commandé par le colonel Gussler. Officier de l’ancienne armée, le colonel Gussler avait commencé comme trompette, et il avait conservé toutes les passions et tous les préjugés de la Révolution. Sous son influence pernicieuse, aussitôt que les évènements de Paris furent connus à Cambrai, le régiment s’insurgea et réclama le départ de tous les officiers soupçonnés de sympathie pour le gouvernement déchu. Mon père dut s’éloigner. Il se retira d’abord en Belgique, puis il se rendit en Angleterre pour porter ses hommages au roi détrôné. Il resta un an hors de France. Mais sa fortune, déjà ébranlée par son imprévoyance, avait été tout à fait compromise par la révolution de Juillet, et il dut demander à reprendre du service. Cette faveur, prodiguée à tous ses camarades, lui coûta de longues démarches qui épuisèrent ses dernières ressources. Enfin, en 1833, réintégré sur les contrôles de l’armée comme lieutenant-colonel de cavalerie hors cadres, il fut envoyé à Oran.[16] »

Après quelques temps passés à combattre en Algérie et avoir notamment participé à la prise de Mostaganem, Charles du Barail revint en France où, selon son fils, il eut de la peine à se voir maintenu en activité. Il fut finalement nommé au commandement de la place de Verdun[17]. Le général du Barail, décrivant la carrière de son père, ne cache pas que, très en faveur sous la Restauration, Charles du Barail fut frappé de disgrâce sous la Monarchie de Juillet. Lorsqu’au début 1842, le prince Royal, Ferdinand-Philippe d’Orléans, vint visiter Verdun pour inspection, il offrit un banquet aux autorités civiles et militaires de la ville et le colonel du Barail ne fut pas invité. « Peu après, il fut emporté par un accès de goutte qui se porta à l’estomac, puis à la tête. Il accueillit la mort avec le calme, la fermeté et le courage qu’il avait montré dans tous les dangers de la vie… »

Le général du Barail ne donne malheureusement pas la date exacte de la mort de son père. Toutefois, il nous indique qu’il portait le deuil de son père lorsque le duc d’Aumale prit la tête d’une des colonnes de l’expédition contre la smala d’Abd-el-Kader et dont il faisait partie. Or celle-ci quitta Médéah le 2 mai 1843. Charles du Barail est donc mort avant cette date. Le duc d’Orléans, pour sa part, mourut d’un accident le 13 juillet 1842. Il faut donc situer la date de la mort du père du général du Barail avant cette date.

Nous n’insisterions pas sur ce détail si le sergent Cotton ne nous avait pas dit qu’il avait rencontré le « traître de Waterloo » en 1844 ! Donc de deux choses l’une : ou la mémoire de Cotton lui joue des tours (dix ans après !) ou le « traître de Waterloo » n’est pas Charles du Barail. Or tout nous laisse penser que Cotton ne se trompe pas. S’il avait eu le moindre doute, il n’aurait pas fait imprimer « 1844 » et se serait contenté de mentionner la rencontre sans préciser de date. Donc nous pouvons conclure que le personnage en question n’est pas du Barail.

Pourquoi, dès lors, a-t-on accusé Charles du Barail d’être le « traître » ? Il faut dire que le personnage avait vraiment tout contre lui. Issu d’une famille immigrée – mais amnistiée et rentrée en France en 1807 – il était lui-même légitimiste et le resta sans doute jusqu’à sa mort. Le général du Barail explique que son père, alors qu’il était chef d’escadron aux Cuirassiers d’Orléans, « négligeait » de rendre la visite que ses camarades rendaient traditionnellement chaque année au duc d’Orléans, censément colonel propriétaire du régiment. C’est ce manque d’égard pour le futur roi Louis-Philippe qui aurait provoqué le mépris dont le colonel du Barail a été victime dès l’avènement de la monarchie de Juillet et qui l’a poursuivie jusqu’à sa mort. L’explication est d’autant plus plausible que du Barail, chassé du 2e carabiniers en 1830 pour ses opinions, avait fait l’année suivante le pèlerinage d’Holyrood pour rendre hommage à Charles X. Y reçut-il la permission de se rengager dans l’armée française ? En tout cas, il était suffisamment connu pour que le ministère de la guerre le fasse patienter jusqu’en 1833 pour le réintégrer dans les rôles de l’armée avec le grade de lieutenant-colonel. Mais il est un fait qu’il fut réintégré et même promu. Il n’est absolument pas imaginable que tel eût été le cas s’il était passé à l’ennemi à Waterloo.

Dès lors, qui est le « traître de Waterloo » ? Voilà un joli sujet d’études… Mais comment l’aborder ? Nous avons cité plusieurs témoins et ils ne sont même pas d’accord entre eux. Lord Seaton parle d’un officier de cuirassiers, Adam d’un officier sans plus, Blair d’un officier de hussards. Mauduit parle bien d’un carabinier, mais comme nous l’avons dit, cet auteur rapporte un fait dont il n’a pas été témoin et qui pourrait n’être qu’une rumeur. Il est en tout cas bien étrange que Mauduit cite les noms des deux officiers que le « traître » aurait tenté d’emmener avec lui (le capitaine Début et le lieutenant Bachelet) et pas celui du « traître » lui-même, qu’il accable des pires malédictions…

En tout cas, outre Mauduit, seul Cotton nous indique qu’il s’agissait d’un officier des carabiniers. Mais il n’a pas été témoin du fait non plus. Il nous rapporte qu’il a rencontré cet officier en 1844 et, à cette époque, le colonel du Barail était mort et enterré depuis bien longtemps.

Il n’en reste pas moins que le manque de clarté des trois officiers britanniques à propos de l’origine – cuirassier, hussard ou même lignard (tous les capitaines de la ligne étaient montés) – serait difficile à comprendre si le déserteur avait effectivement été un carabinier. La tenue de ces régiments d’élite était tellement caractéristique qu’aucun officier britannique n’aurait pu la confondre avec celle d’un autre régiment de cavalerie.

Quelle était cette tenue ? Ici aussi, les sources sont divergentes.


carabiniers bardin 1er régimentCarabinier cheval bardin pl 50

Carabinier lieutenant et capitaine 52carabinier troupe et lietenant

carabinier bardinCarabiniers bardin tenue bleue pl 54

carabinier bardin 002

Sept gravures de Vernet pour le règlement de Bardin (1812)


Jusqu’en 1810, les carabiniers étaient vêtus d’un habit bleu, collet et pattes de parement bleu passepoilés de rouge, revers et retroussis rouges. Ils étaient coiffés d’un bonnet à poils justifiant ainsi leur appellation révolutionnaire de « grenadiers à cheval ». La légende veut qu’à Ratisbonne, Napoléon fut impressionné par le peu d’efficacité de cette coiffure contre les coups de sabre et qu’il ait décidé de munir les carabiniers de casques. Il nous semble bien que ce soit une légende dans la mesure où, si cela était vrai, l’empereur n’aurait pas maintenu le bonnet à poils des grenadiers à cheval de « sa » garde… Peu importe… Effectivement, à partir de 1810, les carabiniers reçurent un casque très caractéristique. Du type « à la Minerve », il est formé de deux demi-coques en laiton (en cuivre pour les officiers), surmontées d’un cimier garni d’une chenille en crin rouge. Un bandeau en métal blanc (en acier pour les officiers), frappé d’un N couronné,  réunit les deux demi-coques. Les jugulaires sont constituées d’écailles bombées agrafées sur du cuir et les rosaces qui fixent cette jugulaire au casque portent une étoile. Ce modèle est à l’époque unique dans l’armée française et ne permet pas de le confondre avec un casque de cuirassier ou de dragon. Sous la première restauration, le chiffre impérial fut remplacé par un écu de France aux trois fleurs de lis.

Les carabiniers furent aussi dotés d’une cuirasse recouverte d’une feuille de cuivre jaune sur laquelle était frappé un soleil rayonnant[18]. Mais que portaient-ils sous cette cuirasse ? Ici, nous entrons dans un débat acharné entre uniformologues, figurinistes et dessinateurs militaires de tout poil…

Officiellement, les carabiniers étaient vêtus d’un habit-veste blanc, collet et retroussis bleu ciel, des derniers frappés d’une grenade blanche, parements écarlates pour le 1er carabiniers, bleu ciel pour le 2e, pattes de parement blancs. Les cavaliers portaient des épaulettes rouges, signe des régiments d’élite : les épaulettes des sous-officiers étaient de laine mêlée blanche et rouge ; les officiers portaient des épaulettes d’argent, à gros bouillons pour les officiers supérieurs. C’est ainsi que le représente le miniaturiste du portrait du lieutenant de La Riboisière au musée de l’Empéri à Aix-en-Provence, de même que le peintre Gros quand il représente le même lieutenant de La Riboisière avec son père. Géricault, dont on sait qu’il a brièvement servi dans les mousquetaires du roi et qu’il a accompagné Louis XVIII à Gand, a dessiné un grand nombre de carabiniers et en a peint plusieurs. Le musée de l’Empéri expose deux mannequins revêtus de l’uniforme des carabiniers : un officier et un cavalier. Plus tardivement, Detaille a représenté à plusieurs reprises des carabiniers dans ses compositions. Le projet de règlement sur l’habillement écrit par Bardin en 1812, et jamais publié, contient plusieurs planches, dessinées par Carle Vernet, représentant des carabiniers[19] : nous en montrons sept dans le tableau ci-dessous. La planche 45 nous montre le colonel du 1er régiment, aisément reconnaissable à ses parements rouges et ses épaulettes argent à gros bouillons ; la planche 50 : un homme du 1er carabinier à cheval : la planche 52 : un lieutenant et un capitaine du 2e carabiniers, reconnaissables à leurs épaulettes et à leurs parements bleu ciel ; la planche 57 : un homme de troupe en cuirasse et un lieutenant du 2e carabinier. Dans la légende de la planche 60, Vernet précise que le personnage de gauche et en bonnet de police, veste d’écurie et manteau. La planche 51 nous montre une étrange scène : un maréchal-ferrant, en tenue blanche, est occupé à ferrer un cheval alors qu’un brigadier l’aide en tenant le pied du cheval. Le brigadier, en bonnet de police, est en veste ou en tenue d’écurie : bleu ciel, sans parement ni ornement mais avec les galons de grade bien visible. Enfin, Bellangé, dans sa série, nous montre un cavalier des carabiniers porteur d’un pli sans qu’il soit possible de dire à quel régiment il appartient.


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Le général de Lariboisière et son fils à la veille de la bataille de la Moskowa (1812) par Antoine Gros


L’ensemble de ces sources nous montrent les carabiniers en blanc, sauf ceux qui sont en tenue d’écurie ou en veste bleu ciel.

Cependant, nous avons trouvé sous la plume de certains auteurs que, à Waterloo, les carabiniers avaient combattu en habit bleu, alors que leurs officiers étaient en blanc. Cabaret et Courcelle représentent dans leurs dessins les cavaliers en bleu clair, tandis que les officiers sont en blanc. Nous nous sommes demandé d’où venait cette curieuse idée qui va contre tous les règlements connus de l’époque et contre toutes les représentations des artistes que nous avons cités.

Certaines sources nous disent que l’idée en revient à Lucien Rousselot, en 1987, dans le bulletin d’information de « La Sabretache ». C’est encore brouiller les pistes ! En réalité, Lucien Rousselot, peintre officiel de l’armée française et très sérieux auteur de nombreuses planches d’uniformologie, réunies, notamment, dans une superbe série intitulée « L’Armée française »[20], a effectivement publié (mais en 1991) un article sur « La deuxième tenue des carabiniers cuirassés » dans le Bulletin de la Sabretache, n° 108.

Rousselot – qui jusque-là avait toujours dessiné les carabiniers dans leur tenue blanche – nous dit que les officiers et sous-officiers, comme ceux de tous les autres régiments, disposaient d’une tenue de ville qui consistait en l’occurrence en un frac bleu ciel. En fait, Rousselot n’invente rien : la planche 54 du projet de règlement de Bardin nous montre en effet un major du 2e carabiniers en cuirasse et en manteau… L’occasion de voir que les officiers étaient dotés d’un manteau bleu à la différence de la troupe qui, comme le montre la planche 60, possédait un manteau blanc identique à celui des cuirassiers. Mais aussi celle d’admirer un autre major en « tenue de société », ainsi que l’indique la légende. Et de fait, comme nous l’avait dit Rousselot, il s’agit d’un frac bleu, sans parement.

Rousselot carabiniers

La planche 30 de l'ouvrage de Rousselot

Mais contrairement à ce qui a été parfois prétendu, Rousselot ne suggère pas dans le texte explicatif de sa planche n° 30, où il représente également un officier de carabiniers en tenue de ville bleue, que les cavaliers aient combattu en bleu et non en blanc : « Le portrait naïf de Jean-Antoine Guillot, Maréchal-des-Logis au 1er régiment des carabiniers le 16 mars 1813, conservé à la Bibliothèque du Musée de l’Armée, nous le montre vêtu d’un frac bleu ciel, à collet et parements en pointe de même couleur, fermé par une rangée de huit boutons. Le collet et les parements, les devants et le bas du frac étaient liserés de blanc. Malheureusement les basques sont invisibles et nous ne pouvons dire si les retroussis étaient blancs ou bleu ciel liserés de blanc. Nous pensons  qu’ils étaient bleus et ornés de grenades bordées de blanc. Les galons de grade en argent  et les épaulettes de Maréchal-des-Logis étaient posés sur ce vêtement. (…) Le chapeau très simple porté par ce sous-officier n’a d’autre ornement que la cocarde, maintenue par une ganse en argent. Cette tenue était complétée par la culotte de peau, les bottes fortes, l’épée à garde et bout de fourreau en cuivre[21], la dragonne rouge mélangée d’argent et la cravache en jonc torsadé. En tenue hors de service, les officiers faisaient usage du frac, de la veste, de la culotte d’étoffe, des bas, des souliers, du chapeau, de la redingote et du bonnet de police. (…) En tenue de société, les officiers des carabiniers revêtaient l’habit bleu à basques longues, de même couleur et composition que l’habit-veste et avec les mêmes ornements et insignes de grade. »

A ce stade, nous remarquerons deux choses. Rousselot base toute sa description sur le seul portrait « naïf » du maréchal-des-logis Guillot. C’est à notre sens un peu court. Ensuite, il décrit la tenue « hors-de-service » ou la « tenue de société » des carabiniers en se limitant aux officiers et sous-officiers. Il ne fait pas allusion aux cavaliers. Or, le fait que les carabiniers eussent deux tenues de couleurs différentes semble pourtant tout à fait exact : Joseph Abbeel, dans ses Mémoires écrit bien :

« 4 mars 1810, après l'hiver, nous regagnons nos cantonnements dans le Hanovre. Bientôt nous reprenions la route de la France ; après plus de quatre années de campagne, nous retrouvions Lunéville où la population nous acclamait au son des cloches. Après un mois de repos, nous rejoignions la garnison. Nous y reçûmes un nouvel équipement : un habit blanc avec parements rouges, un habit bleu sans parement, une cuirasse de vingt à vingt-deux livres, un casque en cuivre "à la romaine" du poids de six à sept livres, ainsi qu'une paire de bottes rigides.[22] »

Abbeel n’était pas officier ; il a bien reçu un habit bleu. Mais également un habit blanc. II était donc prévu que la troupe portât donc au combat la tenue blanche.

La confusion qui règne chez les témoins britanniques ne permet pas de déterminer si finalement, l’officier qu’ils ont vu venir était un carabinier ou non, s’il était en blanc ou non. Mais, comme il est certain que les officiers des carabiniers ont combattu en blanc, que ce trait – ajouté à la cuirasse dorée et au casque à chenille rouge (mais notre « traître » peut l’avoir perdu) – ne serait très certainement pas passé inaperçu des témoins qui donc auraient donc été unanimes à décrire le traître comme un carabinier, on peut dire presque à coup sûr que le « traître de Waterloo » n’était pas un carabinier. Et sans doute, s’agit-il d’un officier du 10e cuirassiers dont, fait unique, les états signalent la désertion le jour de Waterloo

Pour être complet, nous pouvons encore ajouter qu’au 15 juin 1815, le 1er carabiniers comptait 32 officiers (et 46 chevaux) et 402 sous-officiers et cavaliers (et 426 chevaux). L’inspection faite ce matin-là mentionne qu’ils portaient 257 cuirasses seulement dont 86 venaient d’être réparées. Le 2e carabiniers avec 30 officiers (et 41 chevaux) et 383 sous-officiers et cavaliers (avec 373 chevaux) n’avait que 225 cuirasses dont 71 venaient d’être réparées.

Au soir de Waterloo, le 1er carabiniers avait perdu 21 officiers (sur 32) : 1 major, 1 chef d’escadron, 2 lieutenants et 3 sous-lieutenants tués ; 1 colonel (Rogé), 1 chef d’escadron, 5 capitaines, 2 lieutenants et 4 sous-lieutenants blessés. Le capitaine Vincenot fut porté blessé et disparu.

Le 2e carabiniers, quant à lui, déplora la perte d’1 capitaine (mort de ses blessures le 1er février 1816), d’1 lieutenant (mort de ses blessures le 1er juillet), d’1 sous-lieutenant tué, de 3 chefs d’escadron, de 2 capitaines, de 2 lieutenants et de 6 sous lieutenants blessés, soit une perte totale de 16 officiers sur 30.

Michel Damiens




[1] Houssaye, p. 391.

[2] Houssaye, p. 390-391.

[3] J.-C. Damamme – La Bataille de Waterloo – Paris, Perrin, coll. Tempus n° 38, 2003 ,p. 249

[4] Letters of Colonel Sir Augustus Simon Frazer ,XXV – London, Longman, Brown, Green, Longmans & Roberts, 1859, p.552

[5] H.T. Siborne – Waterloo Letters, n° 120 (sans date, 1838 ?), p. 276.

[6] Id., n° 122 (29 novembre 1835), p. 280.

[7] Id., n° 123 (24 février 1843), p. 282.

[8] E. Cotton – A Voice from Waterloo, 5e édition – Mont-Saint-Jean - Chez l’auteur, 1854, p. 107

[9] Id., note *

[10] Mauduit, p. 342, note (b).

[11] Houssaye, p. 391, note 1.

[12] Général du Barail – Mes Souvenirs, I, 1820-1851 – Paris, Librairie Plon, 1894, p. 3.

[13] Annuaire de l’état militaire de la France pour l’année 1820 – Paris, Levrault, 1820, p. 153.

[14] Annuaire de l’état militaire de la France pour l’année 1821, p. 158.

[15] Annuaire de l’état militaire de la France pour l’année, 1830, p. 434.

[16] Du Barail, op. cit. p. 8.

[17] Id., p. 194-195.

[18] Ce détail est lui-même sujet à caution. Ni Vernet, ni Géricault, ni Bellangé ne représentent jamais ce soleil.

[19] Bardin – Projet de Règlement de l’Habillement – Volume IV, planches 45, 50, 51, 52, 57 et 60.

[20] Réédité en 2008 en deux volumes chez « Le livre chez vous ».

[21] Il s’agit d’une épée « de ville », certainement pas destinée à combattre.

[22] Joseph Abbeel – Mémoires d’un Carabinier – Paris-Bruxelles, Jourdan éditeur, 2010, p. x

 

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